Le Teatr Piba est une compagnie professionnelle basée à Brest. Sa création, en 2009, est la suite logique des rencontres et de collaborations de différents artistes comédiens, musiciens, metteurs en scène ayant en commun la langue bretonne que les parcours croisés et les expériences partagées ont conduits à un même désir: un théâtre en breton, contemporain et vivant.

PIBA est un mot laotien qui signifie 'littéralement' esprit fou
phi [pi:] est un nom commun : esprit (esprit des ancêtres ou esprit des bois par exemple)
ba [ba] est un adjectif: fou
affiche d'Erwan CLOAREC création Octobre 2010 un cabaret

Mise en scène : Thomas Cloarec
Texte : Erwan Cloarec
Traductions Aziliz Bourges, contributions à la traduction: Michèle Beyer, Francis Favereau
Assistante à la mise en scène: Martina Filipova
Musique : Jérôme Kerihuel, Fred Boudineau, Pascal Cuff
Scénographie et réalisation des décors : Nadège Renard, Jean-Michel Appriou
Costumes : teatr PIBA
Distribution : Loeiza Beauvir , Marion Gwenn, Tangi Daniel, Tony Foricheur, Charlotte Heilmann, Aziliz Bourges
Création lumière : Stéphane Lebel
Régie son : Eric Péron
Chargé de production & diffusion : Mélanie Tanneau
Photographies : Anne-Sophie Zika

prochaines dates:
Diffusion en cours

C'est un lieu aux contours mal définis, une lisière d'ordures entre un monde touffu d'ancêtres encombrants et un monde policé et lissé à la crème antirides, camisolé d'oubli. Là s'entassent les migrants, dans l'attente d'un passeur, d'un passage, de quelque chose de neuf, n'importe quoi pourvu que ça change. Et ils migrent les migrants, par grappes, par wagons, par pelletées, par trains ou cargos, par brouettées ou en guirlandes, parce qu'ils sont des migrants. Et il y en a qui choisissent de rester, de cesser de migrer, de demeurer entre deux eaux jusqu'à ce que mort s'ensuive : ni de là-bas, ni d'ailleurs, ils sont de là où les mènent leurs pas. Et là où ils sont, ils construisent ensemble leur propre histoire, leur propre mythologie. Avec leurs mains sales et leurs langages avariés, ils inventent leur propre vie, les résidents d'Eden Bouyabès, et ils accueillent toutes et tous dans leur Bretagne de ferraille. Et ils s'en tamponnent que leur Bretagne ne soit pas homologuée, leur langue estampillée comme telle. Sous leurs pieds ils enterrent les morts, d'où qu'il viennent, ils pardonnent à tous les pêcheurs, recyclent les vies misérables en destins solaires, les rêves chétifs en mythes pour le printemps, l'été, l'automne ou l'hiver.

Recyclage, renaissance, migrations, voyages immobiles, identités créatrices sont mis en regard avec le discours de la catastrophe imminente, du désastre sécuritaire, la peur qui submerge tout, avec une question: Comment voir, comment donner à voir ce qui est là et qu'on ne voit pas? Eden Bouyabès s'abreuve à de multiples sources vives où la musicalité l'emporte sur la littérature. Le discours unique n'y a pas sa place et les perspectives sont démultipliées par une narration croisée. La forme du cabaret s'impose donc d'elle même. Dans le cabaret s'incarnent des personnages multidimensionnels ; des êtres qui sont tout à la fois soumis à des réalités socio-économiques écrasantes et dotés de destinées qui semblent parfois trop grandes pour eux. Mais ce sont aussi des hommes et des femmes du libre-arbitre, aptes à chanter leurs refus et leurs espoirs, leurs amours tout autant que leurs amertumes. Cette dimension existentielle du cabaret Bouyabès peut se permettre d'être tour à tour intimiste ou grandiloquente, laconique ou baroque, au gré de la narration, tout en permettant une grande liberté de mise en scène. La forme chantée ou scandée est celle de l'épopée, du mythe : elle démultiplie et transcende pour finalement dépasser la matérialité. Dans "l'Ange Ivre", de Akira Kurozawa, le docteur, après le sauvetage raté d'une petite frappe locale, et pas mal d'autres échecs, pose son regard sur le cloaque nauséabond qui tient lieu d'étang aux habitants du faubourg. Et là au milieu des immondices, fleurit un nénuphar. Eden Bouyabès s'inscrit donc dans cette thématique du nénuphar.

Erwan CLOAREC

Nous devons la génèse d'Eden Bouyabès au film 'Dode's Kaden' d'Akira Kurosawa. Au cours de l'une des premières scènes, le jeune Rokkuchan s'imagine être le conducteur d'un tramway dont l'onomatopée 'dode's kaden', résonne dans sa bouche comme le bruit fracassant des wagons sur les rails, l'équivalent en quelque sorte de notre 'tchou-tchou'. Pour Kurosawa, le personnage de Rokkuchan convoque -comme les autres personnages du film d'ailleurs-, le pouvoir de l'imagination pour s'évader de cet enfer: un bidonville en marge d'une ville gigantesque, une décharge dans laquelle cohabitent les rebuts de la société, les parias. Mais cette genèse d'Eden Bouyabès prenait également corps au cours de l'année 2002, lorsque le nouveau Ministre de l'Intérieur, un certain Monsieur Sarkozy, ordonnait la fermeture et le démantèlement du camp de Sangatte, inaugurant alors une politique de l'immigration qui n'a depuis lors, cessé de se durcir... Sur les lieux de cet ancien camp, les migrants cohabitent aujourd'hui dans un campement de fortune qu'ils ont baptisé « the Jungle». Le cabaret d'Eden Bouyabès prend vie au cœur de cette 'jungle'... un camp de transit pour migrants. L'écriture autant que la mise en scène du cabaret veulent évoquer cet entre-deux: de la négation d'identité au pouvoir créateur de l'imagination, de ces destinées figées dans leurs inventions de généalogies aux histoires rêvées, lignées misérables transfigurées... De la tragédie des corps et des âmes mutilées à la musique & aux danses sublimes et régénératrices du cabaret. Mettre en scène ce lieu où tout semble perdu mais où tout est encore possible. Entre réalisme et transposition, évoquer le génie du recyclage. Tel le personnage du joueur de cannelure dans 'La Vocce de la Luna', qui vit dans un caveau, les gens d'Eden Bouyabès cohabitent dans des simulacres d'habitations, qui sont aussi des habitats symboles: berceaux ou tombeaux. Au centre du plateau, autour d'un puits ou d'un robinet auquel on vient collecter l'eau, se joue le cabaret. C'est dans ce lieu de 'théâtre', au cœur de la cité, que chacun prend la parole pour mettre en scène ces bribes d'existences, pour chanter et jouer avec frénésie ou désespoir, son odyssée fantastique. Jusqu'à l'hypnose. Les gens d'Eden Bouyabès, entre personnages de tragédies et figures clownesques, donnent vie à leurs rêves avec une infinie capacité créatrice et dans une langue en continuelle ré-invention. Ils façonnent leur propre vie autant qu'ils sont capables de substituer à leur identité 'réelle', une identité imaginaire, ce qui leur confère une grande humanité.

Thomas CLOAREC

Extraits du spectacle sur YOUTUBE, prises de vue & montage: Sébastien Durand